Avant j'avais une vie ...

Avant j'avais une vie ...

J’ai grandi dans une famille monoparentale, avec ma mère, sa sœur et ma grand-mère maternelle.

Très jeune, j’ai présenté des troubles de la vision.
Des lunettes dès l’âge de neuf mois, puis différents types de caches : parfois occultants, posés directement sur l’œil, parfois brouillants, posés sur un seul verre de lunette.

Cela m’a valu de nombreuses moqueries pendant une partie de ma scolarité.

Je n’ai d’ailleurs jamais aimé l’école.
J’ai été, durant une année entière en petite section de maternelle, le souffre-douleur de mon institutrice.
Je me souviens encore de son nom.
Et je sais, malheureusement, que je n’ai pas été la seule.

À l’adolescence, ma vie prend un autre tournant.

L’année de mes 13 ans, je deviens à la fois grande sœur et marraine.
Dans la foulée, ma mère retombe enceinte avec des complications qui l’obligent à être alitée.

Je me retrouve alors à gérer la maison, un bébé, et le collège.

Ma seconde sœur naît avec des problèmes de santé.
Ma mère et moi nous relayons, de jour comme de nuit.

J’entre au lycée.
Je continue de gérer la maison et mes sœurs.

C’est aussi à cette période que je fais la connaissance d’une voisine qui m’initie au pendule et à la cartomancie.

À 16 ans, je travaille à la poste pendant mes vacances.
Puis je rencontre un homme, qui aujourd'hui est mon mari.

L’année de mes 18 ans, je tombe enceinte.

Je travaille alors comme indemnitaire pour la Préfecture de Lille.
Je réalise des procurations électorales chez les particuliers, en maisons de retraite, mais aussi à l’hôpital.

Je fais des rencontres très diverses.
Je passe des moments privilégiés avec des personnes âgées qui me confient leur histoire.
Des instants de joie lorsqu’elles savaient qu’elles allaient avoir de la visite.
Et parfois aussi, des moments de tristesse.

En repartant, je ressentais toujours la même chose :
le poids de refermer cette parenthèse, ces instants suspendus pour eux, avec la promesse silencieuse que la prochaine fois… ce serait encore moi.

À 19 ans, je continue de travailler pour la préfecture.
Ma fille va avoir un petit frère.

Mais rien ne se passe comme prévu.

A 5 mois de grossesse, je dois être admise en urgence pour ce que l’on appelle un curetage.
L’intervention tourne mal.
Je fais une hémorragie.

On me pose dans l’urgence un cathéter de péridurale, mal positionné, juste avant l’accouchement.
La sage-femme entame une révision utérine à vif.

Je dis que j’ai mal.
On ne me croit pas.

Face à mon insistance, l’anesthésiste injecte brutalement la totalité de la pompe de péridurale.
Je ressens un froid extrême dans le dos.
Il rit et me dit :

« Ah, on fait moins la maligne là. »

Mes dernières paroles sont qu’ils vont me faire mourir.

Plusieurs heures plus tard, je me redresse brusquement en demandant mon conjoint et ma fille.


La soignante présente sursaute et me dit :

« Vous êtes réveillée… vous êtes vivante. »

Elle barre alors mon certificat de décès,
me le lance en disant :

« Tenez, on n’a plus besoin de ça alors. »

À peine sortie, je reprends les tournées.
Je constate rapidement des problèmes dans mes jambes.

Les examens révèlent que la péridurale a endommagé un nerf.
Le médecin me conseille alors de ne plus jamais y avoir recours lors de grossesses futures.

Quatre ans plus tard, après la naissance de trois autres enfants, je termine une dernière tournée, sur un secteur encore plus étendu.

Ceux qui me connaissent depuis mes débuts ont du mal à me voir partir.
Et, à vrai dire, moi aussi.

Mais je pars vers un autre environnement : les bureaux de poste.

Là aussi, les gens ont besoin de parler.
Mais cette fois, je ne peux plus accorder ce temps.

Le rythme est différent.
Le rendement est imposé.
Chaque bureau a ses exigences.

Mon troisième CDD prend fin.
Je suis enceinte de huit mois.
Nous sommes en plein rush de Noël.

Et c’est là
que mon corps décide de dire STOP.